Les amis de Jenny Alpha

      

 

 


 

   

         
 

MOUNE DE RIVEL NOUS A QUITTÉS

 

Moune de Rivel, née de parents guadeloupéens à Bordeaux le 7 janvier 1918, s’est éteinte à Paris le 27 mars 2014 à l’âge de 96 ans.

Parler de Moune de Rivel, grande dame de la chanson créole, c’est évoquer tout à la fois un cœur, une voix reconnaissable entre toutes, un art, une vie au service d’une cause immense et généreuse : la sauvegarde, la transmission et l’enrichissement d’un patrimoine musical et poétique propre aux Antilles Françaises, ce « creuset de civilisation » cher au poète martiniquais Gilbert Gratiant d’où sont sortis tant de penseurs et créateurs œuvrant pour la dignité d’un peuple au passé marqué des blessures de l’Histoire.

La musique, la chanson, les danses aux racines ancrées dans d'immémoriales traditions populaires, loin d'appartenir aux arts mineurs où certains ont parfois tenté de les reléguer, sont un pilier de la culture universelle, résultat du lent et patient amalgame d'une multitude de vies souvent anonymes, d'expériences, de rencontres, d'échanges au fil des siècles. Moune de Rivel l'avait compris. C'est la raison pour laquelle, ne s'arrêtant pas aux îles sœurs de ses origines (Guadeloupe, Martinique), elle avait élargi le champ de sa créativité à d'autres régions où les hasards des errances humaines ont engendré le métissage : Guyane, Haïti et îles caraïbes, Réunion, Île Maurice... pour remonter jusqu'à l'Afrique ancestrale. Ce brassage inéluctable et salutaire, dépassant la couleur de peau, est le fondement du concept de Créolité qui recouvre, au-delà du mouvement littéraire, une philosophie, un humanisme, un art de vivre, de voir, de penser, d'aimer, de parler et de se comprendre dont il est permis de croire qu'à plus ou moins longue échéance, avec le rapprochement des peuples et des cultures, seront brisés les cloisonnements et les peurs responsables de la sclérose et des douleurs du monde actuel pour qu'il devienne peut-être, d'ici un ou deux siècles, créole dans sa globalité.

Moune de Rivel, du même élan que Jenny Alpha, avait cette générosité, cette disponibilité, cette simplicité, cette écoute, cette ouverture à l’autre, et elle n’arrêtait pas de dispenser sa joie en même temps que ses chansons. Jusqu’à ce qu’une terrible maladie, qui prive l’esprit de sa substance, ne vienne l’aspirer dans un monde parallèle durant les cinq dernières années de sa vie.

Moune avait eu la chance d’avoir été aidée et encouragée dans sa vocation par sa mère musicienne Fernande de Virel, artiste un peu bohème, féministe avant l’heure, éprise de liberté, qui se souciait guère des préjugés et des conventions. Lancée en 1934 à l’âge de seize ans dans les cabarets parisiens, Moune de Rivel avait commencé une carrière internationale après la Libération en se produisant durant deux ans au Café Society de New York. Elle avait ensuite porté le folklore antillais et les compositions de sa mère en Finlande, en Suisse, en Allemagne, en Belgique, en Italie, en Afrique... y recevant chaque fois un accueil enthousiaste. Durant ses séjours à Paris, elle restait l’artiste phare du cabaret de La Canne à Sucre à Montparnasse jusqu’à sa fermeture en 1996. Elle avait participé à des films, des séries télévisées, fait du journalisme, produit de nombreux spectacles. Jusqu’au début des années 2000, chacun pouvait la rencontrer le soir au restaurant antillais « Le Flamboyant » à Paris dont elle était devenue l’animatrice régulière. Au Centre Culturel Municipal de La Jonquière, dans le 17e arrondissement, elle avait monté de toutes pièces un petit conservatoire de la chanson créole. De 1995 à 1999, avec le concours de ses élèves, elle y présentait chaque année le fruit de son travail sous la forme d’un spectacle antillais couru et apprécié du public.

Du début jusqu’à la fin de son parcours, Moune de Rivel a été vénérée par ses compatriotes et contemporains. Sa voix, portée par les ondes de la radio dans les années cinquante et soixante tant en Outre-mer qu’en France continentale, était écoutée avec respect et délice lors de ses fréquentes émissions. Elle avait cependant progressivement glissé dans l’oubli des médias et l’ignorance des jeunes générations. Un émouvant film de Barcha Bauer et Lisette Malidor nous l'a fait retrouver récemment.

Moune de Rivel nous laisse un fabuleux héritage constitué de ses enregistrements 78 tours et microsillons gravés depuis 1944. En plus du répertoire créole qui était le sien, elle s'y révèle une merveilleuse interprète de la chanson poétique d'expression française. Une occasion de redécouvrir cette grande figure de la France d'Outre-mer et de lui rendre un hommage et une place à la hauteur de son mérite et de son talent.


Jean-Pierre Meunier
28 mars 2014

 
     

 

 

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